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La place

  • il y a 6 jours
  • 3 min de lecture
Cercle

La place, c’est sans doute l’une des premières choses que l’on cherche dans un nouvel environnement. Sa place dans l’espace, sa place dans le groupe. La place nous suit partout. À la table de la salle à manger, dans une salle de réunion, dans un groupe de formation, dans le côté d’un lit partagé.


La place nous rassure. Elle nous interpelle lorsque l’ordre établi est modifié, lorsqu’un changement intervient, ou lorsque les places ne sont pas encore définies. C’est souvent le cas lorsque l’on reçoit des amis à la maison pour un repas.


« Tu veux t’asseoir où ce soir ? », « On se met comment ? ».

Nous accordons une importance, et sans doute même un rituel, à ce mouvement qui semble pourtant anodin.


Dans mon métier de formateur pour adultes, la place a son importance. Nous sommes les vecteurs, parfois même les ritualisateurs, de ce schéma rassurant que nous importons de notre quotidien. Nos apprenants embarquent eux aussi cette sécurité. Ils s’installent une première fois, choisissent une place, puis n’en bougent plus. Jour après jour. Parfois même lorsqu’ils changent de local. Comme si la place choisie devenait un repère. Un point fixe dans un environnement qui, lui, demande de l’adaptation.


Questionner la place permet souvent de comprendre un groupe. Sans doute parce que la place est stratégique. Elle relève de la personnalité de celui qui a besoin de se sentir proche, loin, entouré ou protégé. Certains recherchent le premier rang pour être au cœur de l’échange. D’autres préfèrent les bords de la salle, près d’une porte ou d’un mur. Certains ont besoin de voir tout le monde. D’autres de se faire oublier.


La place devient alors un langage silencieux. Sans prononcer un mot, nous racontons déjà quelque chose de nous-mêmes. Celui qui s’installe toujours au premier rang n’exprime pas la même chose que celui qui choisit systématiquement le fond de la salle. Certains cherchent la proximité, d’autres la discrétion. Certains ont besoin de voir, d’autres de se sentir protégés. La place parle parfois avant les mots.


Mais nous ne choisissons pas toujours notre place. À l’école, dans la famille, au travail, certaines nous sont attribuées bien avant que nous ayons la possibilité de les questionner. La place du bon élève. La place du dernier arrivé. La place de l’aîné, du cadet, du responsable ou de celui que l’on consulte peu.


Il y a aussi les places que la société nous assigne plus discrètement encore : celles liées à notre milieu social, à notre quartier, à notre niveau d’études ou à l’histoire de notre famille. Des catégories dans lesquelles nous sommes rangés parfois avant même d'avoir pu nous définir nous-mêmes.


Avec le temps, ces places peuvent devenir si familières que nous finissons par les confondre avec notre identité.


La place fait varier le regard. Celui du formateur vers les apprenants, mais aussi celui des apprenants vers le formateur. Nous arrivons tous avec une représentation de ce que doit être une formation. Cette représentation influence naturellement l’organisation de l’espace. Les tables s’ancrent dans le sol, ou du moins dans nos habitudes. Leur disposition nous semble cohérente avec ce qu’est l’apprentissage, avec les codes que nous avons importés de nos propres expériences scolaires, professionnelles ou sociales.


Remettre en cause la place est souvent bousculant, parfois même confrontant. Il nous arrive de frustrer des apprenants en demandant une modification de l’aménagement d’un local. Certains sont déstabilisés lorsqu’ils arrivent le matin et découvrent que le mobilier a changé de place, ou qu’il a tout simplement disparu. Comme si une partie des règles implicites du groupe venait soudainement d’être effacée.


Pourtant, changer de place est sans doute déjà une forme de mouvement. Modifier, moduler la disposition spatiale oblige à déplacer son regard. Cela force parfois la rencontre, parfois l’inconfort.


Mais apprendre implique précisément cela : accepter de voir le monde sous plusieurs angles et modifier ses interactions avec les autres.


La place que nous occupons n’est jamais totalement neutre. Elle raconte quelque chose de nous. De nos habitudes, de nos peurs, de nos besoins de sécurité ou de reconnaissance. Elle révèle parfois davantage que les mots.


Certaines places nous choisissent avant même que nous les choisissions.


Il faut parfois des années pour comprendre que l’on peut se lever et aller s’asseoir ailleurs.


Damien Picot - Formateur FLE - Alphabétisation


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