Damien, tu mets des vagues dans ma tête.
- 19 mai
- 4 min de lecture

Notre groupe de remise à niveau, je le vois comme cette dernière marche qui permet d’atteindre une formation professionnalisante. Un dernier pas vers l’emploi. Ce petit coup de pouce pour se remettre en marche.
Dans notre groupe, nous rencontrons des personnes qui n’arrivent pas à réussir les tests d’entrée pour l’avenir qu’elles se dessinent. Des personnes qui ont besoin de tracer à l’encre un parcours qui n’est encore parfois qu’une ébauche au porte-mines. Alors on prend le temps de comprendre, de guider, d’orienter, de se questionner sur cette trajectoire encore floue, sur ce cap à définir.
Dans ce groupe, pour le français, c’est pareil. On apprend à comprendre d’où l’on part et vers où l’on va. On tâtonne, on observe, on analyse sa propre pratique afin de comprendre comment évoluer.
Le groupe de remise à niveau est un doux mélange.
Parfois, nous avons des francophones natifs qui, avec le fil du temps, n’ont plus pratiqué l’écrit après leur parcours scolaire. Chez certains, le fil des mots s’oublie et la peur de l’écrit et de la feuille blanche fait son entrée, alors qu’au fond de chacun dort un écrivain. Parce que le parcours à l’école, lorsqu’on ne se trouve pas dans la bonne case au bon moment, eh bien, cela laisse des traces. Parce que le milieu dans lequel tu grandis ne t’apporte pas toujours les bons mots ou les bonnes tournures de phrase pour t’élever socialement et atteindre un objectif qui te semble inaccessible. Ou parfois parce que l’école s’est arrêtée avant d’avoir décroché ce fichu papier qui donne accès à un emploi.
Parfois, nous avons aussi des apprenants allophones qui cherchent à affiner leur français. Parce que l’exigence du terrain ne leur permet pas d’atteindre un travail à la hauteur de leur formation initiale ou de leurs compétences. Parce que, vous savez, « votre français n’est pas parfait » ou que ce fichu accent reste une barrière à l’emploi ou à l’acceptation sociale.
Ces apprenants cherchent une formation pour aller plus loin que le niveau B1/B2 qu’ils ont parfois atteint avec une vitesse déconcertante.
Je reste perplexe face à ce retour donné par le monde du travail : « votre français n’est pas parfait ». C’est quoi, au fond, pour un employeur, le français parfait ? Surtout lorsqu’il s’agit principalement d’oralité. Comme si l’apprentissage d’une langue pouvait atteindre une forme de perfection permettant d’effacer l’accent. Cet accent qui, pourtant, restera souvent présent. Cet accent si attachant.
Comme si la présence d’un accent dévalorisait la qualité d’une réflexion ou la valeur des propos émis par une personne.
Durant plusieurs années, j’ai accompagné, dans ce cours de remise à niveau, des apprenants passionnants par la profondeur de leur réflexion et de leurs propos. Des personnes pour qui, oui, les mots ne s’alignent pas toujours comme elles le voudraient, ou dont les sons se mélangent encore parfois, mais qui, dans leur volonté de bien dire, cherchent le mot juste, la finesse du propos qui parfois fait défaut à un francophone natif.
« L'accent est souvent perçu comme une marque d'infériorité, d'étrangeté ou de non-maîtrise de la langue. Pourtant, il n'existe pas de lien entre l'accent d'un locuteur et la qualité de ses propos ou de ses compétences. Ce jugement relève davantage de normes sociales implicites que de critères linguistiques objectifs. »
Anne-Marie Houdebine
Je m’égare. Revenons à nos vagues.
Lors d’un cours de français en début de module, une apprenante m’interpelle avec un sérieux qui m’a déconcerté. Parce que son interpellation n’était ni ironique ni humoristique.
« Damien, tu mets des vagues dans ma tête. »
Oui, apprendre, cela secoue. Parfois, cela déstabilise parce qu’on remet en question des croyances ou des mots que l’on pense être des concepts justes, appris par cœur et que l’on tente de déballer sans en comprendre la nuance.
Mon travail consiste à mettre des vagues, à faire bouger les lignes. Mettre des vagues, oui, mais des vagues justes, contrôlées et accessibles.
Parfois, un apprenant prend la tasse. Mais je sais qu’avec les vagues de l’apprentissage et les répétitions, il s’habituera au mouvement de ces mêmes vagues.
Pour moi, le français, c’est comme une vieille armoire présente chez le pharmacien, avec ses vieilles étiquettes. Mon rôle est de faire comprendre le contenu de ces petits tiroirs afin d’éviter de s’attarder uniquement sur leurs étiquettes. Parce que le pharmacien, d’un geste sûr, sait ouvrir le bon tiroir les yeux fermés.
Apprendre le français, c’est un peu cela : comprendre pour acquérir des automatismes.
Apprendre le français, c’est aussi rompre avec ces phrases toutes faites :
« Une phrase, c’est un ensemble de mots qui commence par une majuscule et se termine par un point. »
« Une virgule, elle sert à respirer, à faire une pause. »
afin de faire comprendre le véritable pourquoi des choses.
La phase de déconstruction, c’est un peu se faire couper l’herbe sous le pied. Je comprends que ces vagues dans la tête soient déconcertantes, mais elles sont le socle le plus solide que l’on puisse poser pour construire une langue.
Damien Picot - Formateur FLE - Alphabétisation


