La gestuelle en FLE – Une langue des signes individuelle
- 29 juin
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Lorsque j'ai débuté mon métier de formateur en FLE, j'ai été particulièrement interpellé par la gestuelle de ma collègue de l’époque, lorsqu’elle m’a accueilli, lorsqu’elle m’a parlé du métier, lorsqu’elle a commencé à me transmettre ses gestes professionnels.
Je ne parle pas de sa manière d'animer un cours, mais de sa façon de communiquer au quotidien, dans des conversations formelles comme informelles. Comme si le geste faisait partie intégrante de sa parole, quel que soit le contexte. Avec le temps, j'ai compris qu'elle était aussi, tout simplement, une personne naturellement très expressive.
J’ai assisté à mes premiers cours en co-enseignement. L’idée était d’observer et de comprendre ce nouveau métier. C’était pour moi l’occasion de me placer en observateur-acteur et de faire le lien entre ma pratique d’instituteur et la pratique de l’enseignement pour les adultes. De comprendre que la pédagogie n’est pas si loin de l’andragogie et que la ludopédagogie est aussi efficace avec les adultes, qui sont de véritables adversaires dans les jeux et parfois plus mauvais joueurs que les enfants.
Dans mes observations, j’ai vu ces gestes. Déjà naturels chez ma jeune collègue, mais amplifiés par sa détermination. Elle gestualisait tout : les émotions, les mots incompris, les erreurs au niveau des sons, la prosodie, une situation de communication, une consigne. Ses gestes venaient naturellement. Certains semblaient plus universels que d’autres. Certains relevaient davantage de sa compréhension du monde, car ils étaient éloignés de ceux que je pensais être les plus justes. Je comprendrai plus tard qu'il n'existe pas un geste juste, mais des gestes qui prennent sens dans la relation pédagogique.
Alors, je les ai imités. Comme dans les premiers pas de l’apprentissage d’une langue, j’ai répété les gestes afin d’en comprendre la force et l’accent. Sans réellement m’en rendre compte, j’étais moi aussi en train d’apprendre une nouvelle forme de langage.
Ensuite, je me suis retrouvé seul avec mes groupes. J’ai continué mon apprentissage en associant les gestes à ma parole. J’ai compris qu’il n’y a pas d’uniformité dans les gestes et que, comme un accent ou une langue, ils appartiennent à la personne qui les porte. Ils disent quelque chose de notre personnalité, de notre manière d’habiter la langue et de notre façon d’entrer en relation avec les autres.
J’ai gestualisé et ensuite j’ai tout gestualisé. Toute situation s’y prêtait, à mon sens, afin de me rassurer. D’espérer qu’ils avaient compris. Je comprendrais plus tard que ce n’est pas une fatalité si tout n’est pas perçu du premier coup et que, comme dans la boucle des apprentissages, il suffisait parfois de répéter, de revivre, de voir autrement pour permettre l’ancrage.
Quelques mois plus tard, on m'a fait remarquer que je modulais moi aussi davantage ma voix, mes intonations et mes gestes, même lors d'échanges informels avec mes collègues.
Je crois que, comme dans tout processus d'appropriation d'une nouvelle posture professionnelle, il existe une phase où l'on surinvestit les nouveaux codes. Le mouvement est parfois si marqué qu'il semble prendre toute la place. Puis, progressivement, la pratique se régule. La gestuelle s'ajuste aux situations de communication, au niveau de compréhension de l'apprenant, aux objectifs poursuivis. Le geste cesse progressivement d'être un réflexe pour devenir un véritable choix pédagogique.
Je l’ai vu chez ma collègue, cette année, en observation. Ses gestes se sont atténués. Ils sont moins amples, mais plus justes et plus maîtrisés. Ils semblent désormais apparaître exactement au moment où ils sont utiles.
Au début, pourtant, on gestualise tout, partout. Le corps continue d'enseigner, même lorsque le cours est terminé. Il m'arrive encore aujourd'hui de surprendre mes mains accompagner mes explications lors d'une discussion avec un collègue ou un proche, comme si cette gestuelle avait fini par s'intégrer naturellement à ma manière de communiquer.
En FLE, la main devient le prolongement de la parole. Telle celle d'un chef d'orchestre, elle accompagne, rythme et soutient le discours. Le geste sert à mimer, à faire comprendre un mot nouveau, à donner de l'expression, à marquer la prosodie, à guider le regard ou à attirer l'attention sur un point précis. Il permet parfois de rassurer l'apprenant lorsque les mots lui échappent encore ou lorsqu'il hésite à prendre la parole.
Peu à peu, un véritable répertoire gestuel se construit entre le formateur et son groupe. Certains gestes reviennent, se stabilisent et prennent une signification connue de tous. Ils deviennent des repères partagés, compris sans avoir besoin d'être expliqués à nouveau. Une main qui tourne pour inviter à recommencer, un geste vers l'arrière pour évoquer le passé ou un doigt qui accompagne une phrase deviennent progressivement des références communes.
Chaque groupe développe ainsi son propre code gestuel, une sorte de langage commun qui accompagne la langue en train de s'apprendre.
Je me demande parfois si cette gestuelle ne constitue pas, elle aussi, une forme de langue. Une langue silencieuse, qui précède parfois les mots, les accompagne souvent et les remplace, quelques instants, lorsqu'ils ne suffisent pas encore. Peut-être existe-t-il autant de gestuelles qu'il existe de formateurs. Comme il existe autant d'accents que de locuteurs. Et c'est peut-être aussi ce qui fait la richesse de notre métier.


